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Karim Ben Ali : SOS d’un lanceur d’alerte en détresse   Mis à jour


Karim Ben Ali : Son nom ne vous dit rien. Karim Ben Ali est un citoyen lambda, chauffeur routier depuis l’âge de 19 ans, père de trois enfants, il n’a jamais voulu être un héros. Mais en décembre 2016, sa vie bascule. Il est recruté en intérim par Suez, sous-traitant d’ArcelorMittal pour le transport de déchets depuis l’usine de Florange. Alors qu’il devait convoyer des cailloux et de la ferraille il se rend d’abord compte qu’il devra transporter des matières dangereuses alors même qu’il n’avait pas les formations nécessaires. On approche des fêtes, Karim a besoin de travailler, impossible pour lui de refuser. En théorie ces produits devaient être acheminés vers le centre de recyclage Cedilor () d’Amnéville. Seulement voilà, le camion n’y allait pas à chaque fois. Régulièrement, quand les déchets étaient trop acides et pour ne pas payer le traitement, la matière toxique était déversée… au crassier de Marspich, en pleine nature ! Une version confirmée par un ancien salarié (1). Karim n’a pas cautionné, il a filmé, il a alerté, en vain. Cette (ci-dessous) vous l’avez sans doute vue à l’été 2017, révélée par Bleu (2) bien après que les pouvoirs publics et ArcelorMittal en aient eu connaissance. Un an après, nous avons longuement échangé avec un homme physiquement et mentalement harassé.

Bonjour Karim, tout d’abord, comment allez-vous aujourd’hui ?

C’est très dur, j’ai le moral à zéro, je suis crevé de cette affaire. Je viens de passer 20 jours à l’hôpital suite à un burn-out. Je ne trouve plus de travail et je suis en fin de droits, les fêtes approchent, c’est difficile pour mes enfants, ma femme. Dans la vallée je suis devenu un paria, je me fais régulièrement insulter.
Il faut savoir que j’ai perdu le goût et l’odorat car, la plupart du temps, je n’avais qu’une tenue de peintre et un masque en papier alors que je manipulais des produits toxiques ! J’ai aussi les yeux rouges et secs en permanence et du coup, le soir, j’ai des migraines terribles.

Qui avez-vous alerté au départ ?

Mon chef d’équipe disait qu’on avait toujours fait comme ça chez Arcelor, ils savaient que c’était de l’acide mais ça ne dérangeait personne, c’était la routine. Je suis donc allé voir la police et on m’a dit qu’on ne pouvait rien faire, c’est regrettable. En janvier j’ai envoyé les vidéos (4 au total) à ainsi qu’au ministère de l’écologie, je n’ai eu strictement aucun retour. J’ai aussi transmis les vidéos à un sapeur-pompier. Au lieu d’en informer sa hiérarchie et le préfet, il a couru au service écologie d’Arcelor… Le point positif c’est qu’ils ont immédiatement arrêté de déverser l’acide au crassier. Mais à partir de ce moment-là j’ai été blacklisté dans la région. Au bout d’un moment je n’avais pas d’autre choix que de médiatiser l’affaire.

de passeurdalertes.org réalisée en septembre 2017

 

Quelles sont les procédures en cours ?

Je sais que je suis attaqué en diffamation (ArcelorMittal a immédiatement démenti son implication ainsi que le risque sanitaire et environnemental (3)), j’attends la mise en examen. Arcelor est au courant depuis janvier, ils savaient que la finirait par sortir, ils ont eu le temps de préparer leur défense.
Une enquête pénale a été ouverte par le parquet de Thionville suite à la diffusion de la , si ma première audience s’est bien passée, la seconde a été très difficile, les enquêteurs m’ont tout mis sur le dos, c’est bizarre. Aujourd’hui j’ai toutes les peines du monde à obtenir des informations de la part du parquet.
Enfin une procédure est en cours aux Prud’Hommes mais vu que je bossais pour une société d’intérim je ne sais pas trop où cela va me mener.

L’État a-t-il fait quelque chose pour vous aider ?

Rien du tout, aucune aide financière, juridique ou autre, c’est pour ça que j’ai fini par contacter les . On parle de protection du lanceur d’alerte mais c’est faux, pour moi la loi Sapin II est un cercueil. Aujourd’hui je demande juste qu’on m’aide à déménager en me trouvant un logement social ailleurs, et que Pôle Emploi me finance une formation de chauffeur de bus ou de train. On me répond que c’est impossible, qu’il faut attendre, je suis dégoûté. Je pensais avoir fait mon devoir de citoyen et voilà où j’en suis, au fond du trou, lâché, abandonné. Le message est clair : « Laissez les corrompus tranquille ! »
La semaine dernière le député (FI) Michel Larive a évoqué mon cas à l’Assemblée (voir vidéo) mais la ministre de la (Nicole Belloubet) a répondu totalement à côté.

 

Ce sont donc des citoyens qui vous ont aidé ?

Oui, j’ai reçu de nombreux messages de soutien et l’association i- m’a aidé dans mon combat, plusieurs cagnottes ont été mises en place. Je remercie énormément toutes les personnes qui ont participé, dont certaines sont au RSA (!). J’ai pu régler mes dettes et on a pu prendre 2 semaines de vacances avec ma famille, vous n’imaginez pas le bien que ça fait de pouvoir s’évader quelques jours.
J’ai aussi rencontré des gens formidables lors du salon du livre des lanceuses et lanceurs d’alerte la semaine dernière (2 et 3 décembre). Céline Boussié (1ère lanceuse d’alerte relaxée après un procès en diffamation, le 21 novembre (4)) ou encore Antoine Deltour (LuxLeaks) qui a publié un très beau message sur Facebook pour me soutenir. J’espère que, par leur expérience, ils pourront m’aider.

Avez-vous un message à faire passer ?

Je pensais faire un acte citoyen, je voulais juste protéger la nature, les animaux, l’. Aujourd’hui je suis détruit, je n’ose même plus sortir de chez moi. On parle de démocratie, de liberté, mais nous ne sommes même pas capables de protéger les lanceurs d’alerte ! Je demande à toutes les associations, écologistes ou autres, de me soutenir dans ce combat, je vais avoir besoin de tout le monde.
Je finirai par une anecdote. L’autre jour, dans la rue, je me suis fait insulter pour la énième fois de « traitre » ou de « balance », je ne sais plus. Je fais tout pour rester calme, en particulier quand je suis avec mes enfants. Mon fils me dit : « Pourquoi tu ne vas pas voir la police ? », je lui réponds qu’elle ne fera rien. Et là il me sort : « On dit que la est un pays de liberté, mais il n’y a pas de liberté… car ils ne te protègent pas. » Il a 12 ans…

 

Références :
1. à Florange: il n’y aurait pas que de l’acide : http://www.republicain-lorrain.fr/edition-de-thionville-hayange/2017/06/30/pollution-il-n-y-aurait-pas-que-de-l-acide
2. Témoignage d’un chauffeur de camion: « J’ai déversé de l’acide d’ArcelorMittal Florange dans la nature » : https://www.francebleu.fr/infos/climat-environnement/video-temoignage-d-un-chauffeur-de-camion-j-ai-deverse-de-l-acide-d-arcelormittal-florange-dans-la-nature-1499107517
3. Communiqué d’ArcelorMittal sur la gestion des résidus du site de Florange : http://www.arcelormittalinfrance.com/news/2017/july/gestion-des-residus-sur-le-site-de-florange.aspx
4. Céline Boussié, la femme qui a dit non : https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/13h15/13h15-du-samedi-25-novembre-2017_2474352.html

Source : Libre Actu 12 décembre 2017

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