En Chine, vague de décès suspects en prison


La police conclut à des suicides, les dissidents dénoncent des assassinats. Au point que beaucoup publient des lettres de «non-intention de suicide».

 

 

L’été dernier, le professeur d’université et dissident ouïghour Ilham Tohti a demandé à un ami de publier sur Internet cette lettre singulière, au cas où il serait arrêté. «Si je décède dans un avenir proche, sachez que la cause ne sera pas une maladie congénitale, et encore moins une envie soudaine de me suicider. Je suis père de famille, et le suicide restera toujours pour moi un acte impossible à contempler.»Cette proclamation destinée à dissuader la police d’en finir avec lui en maquillant sa mort en suicide vient d’être rendue publique par Radio Free Asia. Car Tohti, 45 ans, a fini par être arrêté le mois dernier à Pékin. Accusé d’«incitation au séparatisme», l’universitaire a peu après été transféré dans un centre d’interrogatoire d’Urumqi, à 3 000 km de la capitale chinoise. Une chape de silence est depuis retombée sur lui.«En , les décès inexpliqués dans les lieux de détention sont des problèmes graves et récurrents», explique Nicolas Bequelin de l’organisation .

University professor, blogger, and member of the Muslim Uighur minority, Ilham Tohti  pauses before a classroom lecture in Beijing on June 12, 2010. Perhaps the top Uighur activist within China, Tohti disappeared into police custody for six weeks last year after Uighur resentment burst forth last July in China's northwest Xinjiang province, in Central Asia, when Uighur rioters savagely attacked Han Chinese in the regional capital Urumqi, leaving nearly 200 people dead and up to 1,700 injured, according to o

Ilham Tohti, à Pékin en 2010. L’universitaire et dissident ouïghour a été transféré dans un centre d’interrogatoire d’Urumqi. (Photo Frederic J. Brown. AFP)

«Et pour les dissidents classifiés "ennemis de l’État" comme Ilham Tohti, déplore Nicolas Bequelin, la torture est quasi systématiquement utilisée.» La sécurité d’État chinoise n’a jamais pris de gants. Mais cette certitude s’est renforcée ces deux dernières années par la multiplication des affaires de décès en détention. Elle a conduit de nombreux militants prodémocrates à déclarer publiquement qu’ils ne se «sentaient pas du tout déprimés» et n’avaient «pas la moindre intention de se suicider, ni maintenant ni à l’avenir». 

Cette cascade de «promesses de non-suicide» sur Internet attira l’an dernier les commentaires de millions d’internautes. Certains réagirent en employant l’arme de l’humour noir : «Même si je n’ai plus ni voiture, ni maison, écrivait un microblogueur, ni même de copine, ni même plus rien à manger, et même si, en plus, j’ai le sida, je ne me suiciderai pas et ne me jetterai pas du haut d’un building

«PRISON NOIRE»

Mais, en , mieux vaut ne pas plaisanter sur ce sujet. La dernière affaire de suicide louche mobilise en ce moment une centaine de militants-citoyens. Venus de tout le pays, ils ont convergé par petits groupes depuis le week-end dernier sur la ville de Qufu (dans la province du Shandong, à l’est) pour exiger une enquête sur le décès suspect du père d’un dissident qui, justement, se serait tué en se jetant d’une fenêtre, le 29 janvier. La police a conclu à un «suicide», tandis que la famille du défunt accuse les forces de l’ordre de l’avoir défenestré.

Les circonstances sont troublantes. A la recherche de Xue Mingkai, un jeune dissident prodémocrate en cavale sur lequel elle ne parvenait pas à mettre la main, la police politique de Qufu a interné les deux parents du «suspect» dans une «prison noire» de la ville – en l’occurrence la «guesthouse» d’une université. Là, on tenta de les convaincre à coups de poing d’appeler leur fils pour qu’il se livre.

Mais, déjouant la surveillance de leurs gardes, le père et la mère de Xue Mingkai parvinrent à s’enfuir. Ils se réfugièrent au tribunal municipal dans l’espoir d’obtenir la protection des autorités judiciaires régulières. Rattrapés par la police politique, ils furent séparés et malmenés chacun de leur côté. Le soir même, de retour dans sa «prison noire», la mère de Xue Mingkai fut informée que son mari, Xue Fushun, s’était… «suicidé en se jetant dans le vide» depuis une fenêtre du tribunal. Beaucoup des militants-citoyens qui ont accouru à Qufu pour demander enquête ont été harcelés par la police. Certains ont été ramenés chez eux sous escorte. «Le gouvernement tente de nous effrayer mais, en tant que citoyen, nous devons surmonter notre peur», s’insurge l’un d’eux, Ou Biaofeng, venu de la province lointaine du Hunan.

 PENDU LES PIEDS AU SOL

De crainte que ce genre d’affaire ne se transforme en point de ralliement, les autorités s’efforcent généralement de faire taire ceux qui prennent la défense de personnes mortes en détention. Le décès suspect de Shen Yong, un pétitionnaire mort à la suite d’un interrogatoire dans un commissariat de Shanghai, avait déclenché une petite en octobre dernier. Leurs participants ont été depuis intimidés ou incarcérés. «La famille de Shen Yong est désormais convaincue qu’elle n’obtiendra jamais par les voies normales», résume Bequelin. Même constat en ce qui concerne la mort de Zhang Lianxian, retrouvé pendu dans sa cellule à Loudi (province du Hunan) en mai dernier. 

La plus emblématique de ces affaires reste le «suicide» du syndicaliste de la province du Hunan Li Wangyang, en juin 2012. Le prisonnier a été retrouvé pendu aux barreaux d’une fenêtre de l’hôpital du Hunan où il était détenu. Les autorités ont conclu au suicide, alors qu’une photo prise sur les lieux par la famille montre clairement que les pieds du pendu reposent sur le sol. A Hongkong, seule partie de la Chine où les manifestations sont autorisées, des cortèges de milliers de personnes ont peu après défilé dans les rues pour exiger une enquête. Finalement diligentée par les autorités, celle-ci a confirmé un «suicide», sans convaincre personne. Les amis et les membres de la famille de Li Wangyang, eux, ont été placés en résidence surveillée. 

ATTENTION EDITORS - VISUAL COVERAGE OF SCENES OF DEATH OR INJURY
A handout photo taken by Chinese dissident Li Wangyang's relative shows Li (R) dead with a white strip tied around his neck as his sister Li Wangling cries and hug his body at a hospital in Shaoyang, Hunan province June 6, 2012 in this picture distributed by Hong Kong Alliance. Li, a labour activist and Chinese dissident jailed after the 1989 crackdown on pro-democracy protesters in Beijing has been found dead in a hospital ward in central Ch

Li Wangyang, mort, dans les bras de sa sœur, en juin 2012. La photo a été diffusée par sa famille. 

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Source(s) : Liberation / Par Philppe Grangereau, le 13.02.2014 / Relayé par Meta TV

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