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SeaOrbiter, future sentinelle des mers

La construction de ce vaisseau hors norme débutera ce printemps. Conçu par l’architecte Jacques Rougerie, il embarquera une vingtaine de scientifiques à partir de 2016.

Depuis qu’il s’est émerveillé du « Monde du silence », lors de la première projection du documentaire culte de Cousteau où l’avait invité son parrain Théodore Monod, l’architecte océanographe Jacques Rougerie ne rêve que de coloniser « ce dernier espace de l’inconnu terrestre ». Soixante ans après cette révélation, le voilà bientôt à la barre de ce qu’il annonce comme la fusion du « Calypso » et du « Nautilus » : le « SeaOrbiter », une drôle de bouée géante au design futuriste qui embarquera, courant 2016, une petite vingtaine de scientifiques et d’hommes d’équipage pour une expédition d’un an sur les grandes failles de la Méditerranée.

L’architecte a déjà réuni les trois quarts des 35 millions d’euros nécessaires à la construction et aux premières missions de cet observatoire marin auprès d’un consortium industriel réunissant notamment l’horloger Rolex, le groupe DCNS, Constellium et l’industriel ABB.

Le chantier démarrera ce printemps. Il absorbera à lui seul le tiers du budget pour relever les multiples défis techniques que pose cet engin hors norme. « C’est une bouée géante dont le flotteur est immergé à 12 mètres de profondeur, explique Jacques Rougerie. Avec son centre de gravité sous l’eau, le navire minimisera l’impact de la houle et sera pleinement opérationnel jusqu’à des lames de 5 mètres. L’équipage pourra ainsi travailler 80 % du temps qu’il passe en mer, contre 30 % sur un navire océanique conventionnel. »

L’ISS de la mer

L’énergie de la houle sera récupérée grâce à des turbines. Celle du soleil aussi : avec la « peau » photovoltaïque qui bardera 340 mètres carrés de coque, les besoins électriques à bord seront couverts. La propulsion sera assurée par une hélice « à tour lent » alimentée au biodiesel d’algues. La coque en bénéficiera des dernières avancées en matière de soudure. Enfin, la quille, longue de 31 mètres et lourde de 150 tonnes, pourra se relever pour entrer dans des zones de moins de 8 mètres de tirant d’eau. « Cet engin est une somme de prototypes », résume l’architecte.

Les océanographes se pressent pour monter à bord de ce qui s’annonce comme l’équivalent marin de la Station spatiale internationale (ISS), selon son directeur scientifique, Ariel Fuchs. « Ce sera une base permanente en “orbite” dans les océans, qui va changer le prisme d’observation, d’étude et d’analyse du milieu marin », explique-t-il. L’organisation est calquée sur celle de l’ISS, avec un comité scientifique chargé de gérer le planning de missions. A sa tête, Charles Kennel, ancien responsable du programme d’observation de la Terre à la Nasa.

Avec le réseau Partenariat pour l’observation globale des océans (Pogo), qui rassemble 38 instituts océanographiques de 21 pays, il définit en ce moment même les principaux axes transversaux des recherches qui seront menées à bord. Y figureront d’emblée l’étude du « 7e continent » constitué de plastiques en dérive et l’impact de l’acidification des océans sur les organismes vivants, notamment sur les planctons, dont le squelette à base de calcaire pourrait subir de sérieux dommages. « Leur survie est une préoccupation majeure car 60 % de l’oxygène planétaire, deux de nos respirations sur trois, tient à leur métabolisme », explique Ariel Fuchs.

Le maillage dynamique des courants océaniques est aussi d’actualité. Une fois son tour d’honneur réalisé en Méditerranée, « SeaOrbiter » ira voguer sur le Gulf Stream, où il dérivera pendant huit ans au-dessus des abysses. Un des sujets qui intéressent de près les scientifiques est de savoir comment se comporte le vivant dans les gigantesques Escalator sous-marins qui déplacent les masses liquides entre les fonds et la surface. La biodiversité sera au cœur de ces recherches. « Toutes les plongées réalisées depuis les années 1950 ont permis de lever un coin du voile sur un territoire grand comme l’Ile-de-France. On espère faire mieux en un an de mission », rêve Jacques Rougerie.

Nombreux champs d’application

« SeaOrbiter » comportera plusieurs niveaux immergés, avec un sas sous pression à – 12 mètres pour permettre aux plongeurs de sortir quand bon leur semble. « C’est la profondeur idéale pour observer la grande majorité des échanges de la biodiversité », explique Ariel Fuchs. En se laissant dériver, espère-t-il, le navire saura se faire oublier pour ne plus ressembler qu’à un récif accueillant, « peut-être même un point de halte pendant les grandes migrations ». Et même en mouvement, avec son moteur installé à plusieurs mètres au-dessus de l’eau pour éliminer les pollutions acoustiques sous-marines, « SeaOrbiter » se fera aussi discret qu’une balise. « Sa carène permettra de recevoir des capteurs sur 51 mètres de hauteur (20 mètres au-dessus de l’eau, 31 mètres en dessous de la surface), poursuit le scientifique. Les missions pourront donc effectuer des relevés permanents dans trois dimensions couvrant les milieux sous-marin, aérien et l’interface eau-air. »

Les océanographes ne seront pas les seuls à profiter de cette plate-forme. Résistance des matériaux, électronique de pointe en milieu hostile, télémédecine, robotique embarquée, énergies renouvelables… « De nombreux champs d’application sont concernés par le projet », explique Fuchs. Le programme le plus surprenant se fera avec l’Agence spatiale européenne et la Nasa pour préparer les futurs équipages de vols spatiaux habités au stress de longs voyages dans des conditions de confinement extrêmes. Le loft sous-marin de 120 mètres carrés dédié à ce protocole servira également d’« appartement témoin » pour tester des solutions de design innovantes intégrant les principes de recyclage « cradle to cradle » (du berceau au berceau), indispensables au futur de l’exploration spatiale.

Si le vaisseau tient ses promesses, il pourrait être le premier d’une « flotte sentinelle de la mer et du climat » maillant les cinq océans et les grandes mers intérieures d’une dizaine de navires.

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Source(s):SeaOrbiter / YouTube / l'Esechos / Par  Paul MOLGA, le 06.01.2014 / Relayé par Meta TV )

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