Salles de shoot : Le “pas de ça chez nous” n’est “plus acceptable”

Le gouvernement prépare un texte pour assurer un cadre juridique à ces centres qui devraient voir le jour courant 2015, au grand dam des détracteurs.
 
 
 
 
 
 
 

Le ministère de la Santé se donne six ans pour expérimenter les salles de de drogue à moindre risque. Le projet de loi qui dessine les contours de cet essai doit être présenté début octobre en conseil des ministres pour un examen au Parlement début 2015. Il y a un an, un centre devait voir le jour près de la gare du Nord à Paris, mais il a été reporté sine die quand le Conseil d'État a recommandé, en préalable à toute expérimentation, l'adoption d'une loi afin d'assurer une meilleure garantie juridique au dispositif.

Il s'agirait, comme c'est le cas dans plusieurs pays européens, d'accueillir dans un espace sain "des usagers de stupéfiants et d'autres substances psychoactives, majeurs qui apportent et consomment sur place leurs produits sous la supervision de professionnels de santé, sans que ces derniers participent aux gestes de l'injection". Un avant-projet de loi qui suscite déjà un vif débat. "Il met en évidence la relation très particulière qu'entretiennent des responsables politiques avec la politique de la drogue, analyse Jean-Pierre Couteron, psychologue clinicien et président de la fédération Addiction. Une politique dominée par une vision morale, alimentée par les peurs et les fantasmes qu'engendre la toxicomanie." Entretien. 

Le Point.fr : Pourquoi, selon vous, la société française est-elle aussi réticente à la création de ces salles de ?

Jean-Pierre Couteron : Pendant des années, les mesures répressives se sont empilées comme un millefeuille sans autre logique que de montrer que le politique n'est pas laxiste, que la ligne est tenue, le mur de plus en plus solide. Tout s'est passé plus lentement et plus difficilement en France qu'ailleurs : l'accès aux seringues, les traitements de substitution, le fait d'aller vers les usagers non demandeurs de sevrage…, chaque pas supplémentaire a été une bataille épuisante. La politique de réduction des risques a obtenu des résultats incontestables sur le plan sanitaire, mais elle reste confinée au seul champ de la lutte contre les maladies infectieuses, sans améliorer le sort des usagers dans leur rapport avec la société. L'usagé reste invisible, caché dans les marges de la cité, les cages d'escalier, les toilettes ou les parkings.

Un "shoot", ce n'est pas un vice, ça n'a rien de sale. C'est une injection faite par un usager de substances psychoactives. C'est un facteur de risque, pas un marqueur de moralité. Ce sont les conditions du shoot qui sont souvent indignes de nos sociétés modernes… Il n'y a pas de société sans drogue, mais l'illusion d'une société sans drogués reste encore très forte.

Vous écrivez* qu'il faut considérer l'usage de la drogue sous l'angle de l'espace. Pourquoi ?

On vend de l'abstinence, de l'interdit dans une société qui n'en finit pas de pousser à la surconsommation, à l'hyper-sensoriel. En permettant à des personnes de consommer à moindre risque, mais de consommer quand même, elle souligne que l'abstinence n'est pas l'unique réponse. Et les salles de consommation permettent de réintégrer autant symboliquement que physiquement l'usager dans la cité. Un des grands intérêts de ces lieux de consommation, c'est de mieux gérer le phénomène que l'on appelle "des scènes ouvertes", situées près des gares ou dans un certain nombre de quartiers. Les consommateurs y forment alors des micro-communautés parfois importantes sans lien avec les autres. Et même si les salles de consommation n'ont pas vocation à être ouvertes partout, dans toutes les villes et les villages, la question de gestion des espaces est essentielle, pour ces usagers et les populations. 

En ce moment, une des problématiques de la réduction des risques est d'atteindre des consommateurs situés dans les zones rurales où l'on ne peut pas ouvrir un centre de soins. Un accès au matériel stérile d'injection avec les programmes d'échange de seringues par voie postale a été mis en place. Il nous faut continuellement innover.

Les salles d'injection supervisée donneront, dites-vous, un statut à l'usager. Comment ?

Le fait de nommer les usagers les fait exister. Il faut bien avoir à l'esprit que le public dont on parle, ce sont des personnes désocialisées, marginalisées, exclues, et souvent l'accès à la salle est l'un des premiers actes constructifs qu'elles refont depuis des années. Là, elles sont au contact de services sociaux, thérapeutiques et éducatifs qu'elles ne rencontrent jamais. Leur donner un statut serait le premier pas vers une déstigmatisation et une dédramatisation du rapport entre les usagers et la société. Et l'on oublie trop souvent une chose qui devrait être l'évidence : il est plus facile de soigner quelqu'un et de lui donner envie de se soigner quand il reprend confiance en lui.

La France sort-elle, avec ce projet de loi, de sa vision moralisatrice de la drogue ?

La grande bataille se fait contre l'opinion publique. Il est essentiel d'expliquer ce raisonnement, que je peux comprendre puisque je l'ai partagé, de dire qu'interdire et tenir cette ligne est un raisonnement qui n'est pas efficace pour sortir de l'addiction. Le débat public en France n'est peut-être pas à la hauteur des enjeux lorsque l'on voit des pays comme le Danemark qui, tranquillement, ont mis en place un certain nombre de salles itinérantes, alors qu'en France nous sommes encore sur ces postures "pas de ça chez nous" même s'il y a de plus en plus d'usagers.

Quels résultats peut-on espérer de l'expérimentation française ?

Un certain nombre d'études, notamment dans la salle Insite à Montréal ouverte en 2003, ont montré que la mise en place de ce lieu d'injection supervisée avait réduit de 35 % les overdoses mortelles autour de la salle et que 30 % des personnes accueillies avaient entamé un processus de soins et, pour certains, des demandes de sevrage. Ces salles ne sont pas l'alpha et l'oméga en matière de réduction des risques, mais elles sont un élément indispensable, une étape vers un possible sevrage. 

*Jean-Pierre Couteron est l'auteur avec Pierre Chappard de Salle de shoot, les salles d'injection supervisée à l'heure du débat français, éditions La Découverte. 

 

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Source : LePoint / Par Jamila Aridj, le 16.09.2014

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