Plongée dans la fabrique des élites

Plongée dans la fabrique des élites : Sur quels sujets de culture générale sélectionne-t-on aujourd’hui à HEC, à l’ENA et dans les autres grandes écoles ? “Marianne” y a relevé, en tout cas, quelques superbes perles de la pensée unique : violente, méprisante, ultralibérale.

C’est le temps des concours. Même quand le printemps n’arrive pas à naître, après deux ans d’un travail d’athlète dans les classes préparatoires aux grandes écoles, 40 000 étudiants sont aujourd’hui convoqués pour passer à la guillotine du savoir. Parqués dans de grandes salles, ils ont transpiré encre et eau.

Aujourd’hui, les écrits sont passés, les oraux sont en cours. Les meilleurs – comprendre les mieux classés – se voient convoqués par les plus grandes des « grandes écoles ». Souvent costumés comme pour un mariage, ils se rendent qui dans les ENS ou à Polytechnique, qui à HEC, à l’Essec ou à Sciences-Po. Pendant la sélection, la sélection continue. L’X propose un peu moins de 400 places par an, HEC, 380.

Mais sur quels sujets de culture générale sont donc choisis les futurs ministres et patrons du privé ? « Sciences-Po se place clairement dans le champ de la compétition internationale », affirme une de ses brochures. « Que faites-vous si vous n’êtes pas pris ? » voilà une des questions fétiches des oraux d’intégration aux masters de la Rue Saint-Guillaume.

Pas de pitié pour les losers. En 2010, HEC préparait ses futurs étudiants en les invitant à réfléchir à cette autre question : « La vie est-elle autre chose que le théâtre de la cruauté ? » Les enfants de bons profs et les quelques littéraires que forme encore l’Education nationale ont fait référence au Théâtre et son double, d’Antonin Arthaud. Mais, pour la plupart, les futurs patrons et les traders ont vu là une invitation au cynisme et aux restructurations au sabre « du même Mittal ».

Les écoles de commerce ne cachent pas leur jeu. On sait qu’on est là pour « se préparer à une excellente carrière de cadre supérieur ». Ce noble objectif est vanté par les professeurs de spéciales, autre nom des profs de prépa, regroupés au sein de l’UPS (Union des professeurs de spéciales). En 2006, les futurs étudiants de l’Essec ont planché pendant quatre heures autour de ce « to be or not to be » version Alain Minc : « Qu’est-ce qu’un juste salaire ? »

Si les candidats, qui rêvent tous de hautes fonctions dans les entreprises, ont défendu comme un seul homme les revenus des patrons «créateurs de richesse et d’emplois», certains des lauréats ont même pensé à remettre en cause le Smic, un salaire administré et surélevé, donc injuste, dont l’effet pervers serait de condamner les plus faibles au chômage. Le même sujet a, du reste, été posé à l’ENA sous une forme certes beaucoup moins vulgaire. Les grands commis de l’Etat n’ont pas encore le parler cash des business schools.

A chaque école ses traditions

En 2009, l’épreuve de culture générale de l’ENA invitait ainsi les futurs Moscovici et Attali à se surpasser sur un thème jubilatoire : « Répartition de la valeur ajoutée et performances économiques ». Chaque école a cependant ses traditions et ses préoccupations. Parmi les sujets de culture générale destinés à sélectionner les commissaires de police : « Existe-t-il une juste ? » ou « La tolérance est-elle l’une des vertus ou l’une des faiblesses de la démocratie ? » En 1999, les futurs commissaires de police ont également été invités à plancher sur « La rue est-elle un ennemi pour la démocratie ? »

Depuis un certain temps, la rue et la révolution préoccupent l’ensemble des élites. Ont-elles peur ? En 1998, les énarques s’interrogeaient ainsi sur « l’utilité de la contestation » ou plus récemment sur la révolution comme « phénomène périmé ». Il faut dire que, juste après le tournant de la rigueur de 1983 et la conversion définitive des socialistes au libéralisme, l’ENA s’était vite adaptée avec une magistrale citation d’Henry de Montherlant à commenter : « Les révolutions font perdre beaucoup de temps ».

Surprise, la guerre est très présente dans toutes les épreuves de ce genre de concours qui sont certes de vrais champs de bataille. HEC propose ainsi : « Les guerres ont-elles changé de visage au XXIe siècle ? », ou encore « Les vertus militaires conservent-elles une valeur dans les sociétés démocratiques ? » Idem en 2009 pour une question posée dans les instituts d’études politiques (IEP) de province : « Peut-on “civiliser” les manières de faire la guerre ? ». A l’ENA, où les Clausewitz se ramassent à la pelle, en 2011, il était proposé « Les démocraties face à la guerre ».

Beaucoup d’étudiants voient dans la guerre une métaphore de la compétition économique. Dans les forums où ils donnent leur avis, les candidats se laissent aller à parler de «guerres économiques et financières». Certains se rêvent en Napoléon ou en Hannibal de ces multinationales qui s’entredéchirent. Il y a des territoires à conquérir et il y aura des morts sans sépulture, des gueules cassées du libéralisme.

A Louis-le-Grand et dans la prépa privée Ipesup, les profs leur ont appris à aimer ce credo. Pourtant, un sujet d’oral d’HEC 2012 aurait dû les titiller : « Les rivalités économiques entre grands pays avant 1914 ». Trente ans de concurrence internationale sauvage avaient en effet conduit à l’exacerbation nationaliste puis à la Première Guerre mondiale. Neuf millions de morts.

Jusqu’à la fin des années 80 à Sciences-Po, un sujet sur deux incitait à composer sur l’, ce qui enchantait Julien Gracq qui était géographe et germanophile. Le monde a changé. Si nos voisins d’outre-Rhin occupent encore un peu nos étudiants, l’analyse approfondie des sujets les incite désormais à travailler la mondialisation et l’. En histoire, «Pipo» (le surnom péjoratif de Sciences-Po Paris) propose en 2009 : « L’idée d’ et ses réalisations de 1945 à nos jours ».

En 2011, les IEP de province soumettent : « La France et la construction européenne 1957-1992 ». La palme revient à l’Essec en 2010 qui réunit les deux concepts en un sujet : « Quels rôles pour l’ dans la mondialisation et le jeu des puissances ? »

Comment s’étonner qu’au référendum de 2005 les cadres supérieurs aient voté massivement pour le traité constitutionnel ? Pendant toute leur scolarité, on les a invités à construire des dissertations en mots de catéchisme sur la CEE puis l’.

« Apprendre à oser », proclame HEC ! Mais, pour tenir son rang de meilleure european business school de 2006 à 2011 (selon le classement du Financial Times), l’école de Jouy-en-Josas encadre souvent l’audace par des questions fermées. Quelques exemples tirés des sujets d’oraux de 2011. « Quelles justifications pour les privatisations ? » Interdit de réfléchir, même une seconde, aux conséquences négatives des privatisations ou aux éventuelles justifications des nationalisations.

Le créneau du lieu, c’est la formation de sociaux-libéraux à la Hollande. Faut-il rappeler que notre président, Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy, le président partant de l’OMC, sortent tous d’HEC ? En bons étudiants, leur chanson n’a qu’un couplet : les privatisations. DSK en est le champion toutes catégories. Un homme audacieux, dont l’école a longtemps été très fière. Autre sujet orienté : « Mondialisation et bien-être ».

Evidemment, la conjonction de coordination « et » sert à exprimer une addition, puisqu’il va de soi que les deux marchent ensemble, comme la bielle et le piston. Pendant ce temps-là, à l’école de la vie, chez les ouvriers par exemple, on sait déjà que le «bien-être» dont parle HEC se nomme Pôle emploi et délocalisations.

Pour finir, cerise sur le Medef, toujours à HEC, en 2011 : « Le service public a-t-il un avenir en ? » et «L’avenir de la protection sociale en France». Sans avoir fait HEC, vous avez compris que la réponse est cachée dans la question. Evidemment, pas un seul crétin n’a envisagé un avenir radieux au système dans un pays qui n’a pourtant jamais été aussi riche. S’il est sage, l’animal à concours énumère les « nécessaires réformes » : allongement des durées de cotisation, augmentation du ticket modérateur.

Les candidats les plus audacieux auront proposé une privatisation de la protection sociale… Trois des quatre plus grosses compagnies d’assurances françaises sont dirigées par des anciens d’HEC. Ah, privatiser le parapluie social ! Le bonheur de Denis Kessler.

Autres temps, autres mœurs, voici en tout cas un petit chef-d’œuvre d’une époque espérons-le révolue… En 2002, pour préparer aux délocalisations, les élèves de l’Essec eurent ainsi à traiter : « L’industrie a-t-elle encore une place dans l’économie française aujourd’hui ? »

Attention aux pièges toutefois. En 2011, trois ans après la crise des subprimes, les étudiants des écoles de commerce ont planché quatre heures sur «Les défaillances des marchés financiers justifient-elles l’intervention de l’Etat ?» Une lecture trop rapide du sujet peut vite conduire au hors-sujet. La question est assez insidieuse, le jury ne remet pas en cause le marché. Ouf. La défaillance dont on parle induit une « faiblesse momentanée » ou un « dysfonctionnement ».

Re-ouf. Impossible d’imaginer que la crise soit consubstantielle aux marchés. L’étourdi qui a envisagé cette terrible vérité n’a eu que 2/20. C’est bien fait pour lui. L’équilibre du marché est une loi naturelle, comme la pomme soumise à la gravitation. Il peut avoir des faiblesses momentanées, des défaillances. Les séditieux qui le nient n’ont rien à faire dans le commerce. Le secret de ces concours est de platement fayoter avec les idées des maîtres, ceux qui ont pondu le sujet.

Ainsi, à la question sur la défaillance des marchés qui justifient l’intervention de l’Etat, l’étudiant parfait renvoie l’interrogation comme un boomerang : « L’intervention de l’Etat n’est-elle pas à l’origine de la défaillance des marchés financiers ? » Derrière ça, on enquille avec la citation de Reagan : « L’Etat n’est pas la solution à notre problème , l’Etat est le problème. » Si vous faites ainsi, c’est que vous êtes déjà, au choix, Maurice Herzog, Jacques Cheminade, Eric Woerth, ou que vous le serez bientôt.

Un mauvais point pour HEC. En 2012, l’optimiste jury de notre meilleure école de management demandait à ses admissibles : « La crise est-elle terminée ? » Plus avisé, un an après, en 2013, celui de l’ENA propose de sélectionner les admissibles sur l’« efficacité des mesures de sauvegarde de l’emploi en période de crise ». Si nos futures élites sont sélectionnées sur de telles valeurs, « à qui la faute ? » C’est le sujet de culture générale d’HEC 2006. Une chose est sûre, ce n’est pas la faute à Voltaire. B.R.
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Source : Marianne / 10-06-2013

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