Invitations à gogo dans les théâtres: et si on ratait notre suicide?

Théâtres : La lettre ouverte aux professionnels du théâtre vivant, par Jérémy Manesse (comédien, auteur, metteur en scène)

C’est un boulanger qui a une idée géniale : Pour lancer son commerce, il offre tous les jours les dix premières baguettes vendues. Très vite, ça crée un buzz, la queue se forme très tôt devant sa boulangerie même si tout le monde sait qu’il n’aura pas une baguette gratuite, et ça fait parler de la boutique. Les concurrents tirent la tronche, mais s’alignent vite. Le mouvement de foule créé fait que pendant quelque temps, plein de monde vient acheter du pain, il y a la queue devant toutes les boulangeries, plein de nouvelles boulangeries ouvrent, c’est la fête. Et puis pour reprendre l’avantage, un autre boulanger décide de donner ses VINGT premières baguettes. Tout le monde suit. Etc.

Un an plus tard, les gens font toujours la queue, mais plus mollement. Quand il n’y a plus de baguette gratuite à un boulanger, ils repartent vers une autre boulangerie (ou ils regardent sur freebaguette.com où est-ce qu’il reste des baguettes gratuites), jusqu’à trouver une baguette gratuite. Pas forcément très bonne, mais bon, normal, elle est gratuite, pensent-ils. Plus personne n’achète de pain, mais comme il n’y a pas plus triste qu’une boulangerie vide, les boulangers continuent à offrir leurs baguettes, en se lamentant : Pourquoi les gens ne veulent-ils plus acheter leurs baguettes ?

Complètement absurde ? C’est l’état des théâtres parisiens en ce moment. Et ça ne date pas d’hier.

Nous sommes bloqués depuis quelques années dans une situation totalement ubuesque, qui empire sans cesse et dont personne ne semble très pressé de se dépêtrer. La crise qui touche les théâtres est grave, elle dure depuis longtemps, et elle a certainement d’autres causes. Trop de lieux ? Trop de spectacles ? Ce sont des problèmes, peut-être, mais ce ne sont pas les plus graves. L’avalanche d’invitations déversée chaque jour sur les spectateurs parisiens est sans aucun doute le souci le plus immédiat, le plus dangereux et sans doute, pour des raisons évidentes, le plus tabou, qui nous menace tous aujourd’hui.

Il serait intéressant, et sûrement absolument terrifiant, de faire le compte du nombre de places gratuites distribuées sur Paris un jour de semaine. Si le chiffre dépassait 50% de la fréquentation des théâtres… un jeudi, mettons… je ne serais absolument pas surpris. Aucun acteur de ce milieu ne peut faire semblant d’ignorer cet état de fait, même si nous sommes nombreux à regarder innocemment ailleurs. Les invitations, le “remplissage” (quel mot horrible), nous y avons tous fait appel, plus ou moins fréquemment et pour des raisons différentes, aucune n’étant valable. Mais pour le fun, évoquons-les :

– Le remplissage, ça aide à lancer un spectacle : Ça a sans doute été vrai au début, mais à partir du moment où tout le monde le fait, la réalité est qu’on se sent surtout obligé de le faire par peur de démarrer une programmation avec une salle vide. Par ailleurs, on peut s’arrêter sur le terme “lancer”. Des invitations sur les premiers jours, pourquoi pas (c’était le principe des dix baguettes du début), mais il faut savoir s’arrêter, et rapidement. Dans les faits, au moindre signe de faiblesse de la fréquentation, tout le monde replonge. Les invitations servent surtout à prolonger artificiellement la vie de spectacles qui n’ont pas trouvé leur public, ou qui ont perdu leur gloire d’antan. Mais c’est pourtant simple : Un spectacle qui a besoin d’invitations pour perdurer au-delà de six mois (et a fortiori au-delà de dix ans) n’a plus sa place à l’affiche. Et très franchement, même au bout d’un mois, on peut avoir une bonne idée de si un spectacle accroche ou pas.

– Les acteurs préfèrent jouer devant une salle pleine : Oh, sans blague ? On peut rappeler qu’acteur, c’est un métier, et que personne n’a promis à personne des salles bourrées tous les soirs. Le meilleur acteur est celui qui parvient à rester constant même devant une salle de dix personnes. Mais cet argument permet surtout de faire passer aux comédiens la pilule d’un salaire en baisse perpétuelle… ben oui, il y a pas de recettes ! Combien d’acteurs sont désormais payés “au pourcentage” (parfois inexistant), contrevenant à toutes les conventions collectives ? Ou à l’heure réelle (autrement dit, tu as joué une heure vingt, tu es donc payé une heure vingt au SMIC) ? Et ça commence à devenir tellement courant que c’est accepté sans problème par les plus jeunes comédiens, qui pensent que ça marche comme ça.

Alors, c’est sûr que de remplir artificiellement la salle aide à ce qu’ils se tiennent tranquilles, mais est-ce bien sain que les comédiens soient toujours, toujours les derniers payés, après les théâtres, les productions, les services de billetterie… et les organismes de remplissage ? (Oh oui, car il ne font pas ça gratuitement : Ils les vendent, “nos” places gratuites. Pas cher, bien sûr, mais ils les vendent. Voit-on le moindre centime de cet argent ? Non.)

Ah, et puis il y a les vedettes à l’affiche de certains spectacles, qui ne doivent pas penser que la pièce dans laquelle ils jouent n’est pas un succès absolu. Pour ceux-là, le remplissage est un misérable cache-misère.

– À l’inverse, c’est très triste de jouer devant une salle vide : C’est pas faux, mais c’est la vie. On ne peut pas, à un certain moment, fuir la réalité de la fréquentation d’un spectacle. Un tas de spectacles très bons ne trouvent pas leur public, ça ne veut pas dire qu’il faut les brader pour prolonger leur vie. Et puis attention, si un spectacle ne fait pas 20 payants par soir, il ne fera pas non plus 300 invits par soir. Alors vaut-il mieux jouer devant une salle de 20 payants motivés qui sont venus voir ce spectacle, ou devant 60 personnes dont les deux-tiers sont là parce qu’on leur a dit “c’est gratuit” ? Et pour qui, dans le pire des cas, le premier réflexe en sortant de la salle sera d’aller descendre la pièce sur Billetréduc (un problème pour un autre jour, ça).

– Une salle conséquente aide à roder un spectacle : Alors ça, c’est le seul argument un peu recevable, surtout quand il s’agit d’une comédie. Il est plus facile quand on a affaire à des salles correctement remplies d’ajuster, d’affiner, de repérer ce qui fonctionne ou pas lors de ces premières représentations si essentielles. C’est pourquoi je ne prône pas l’absence totale de remplissage pour un spectacle, mais il devrait se limiter aux deux, trois premières semaines d’exploitation. Blindez artificiellement vos salles si vous voulez sur cette période (les “Premiers aux Premières”, des demi-tarifs sur la période de lancement, servent déjà à ça, d’ailleurs), mais après c’est fini. Stop. Par pitié.

Je ne veux pas me poser en donneur de leçon… enfin, si, un peu, mais je veux surtout qu’on arrête le massacre. Parce que la réalité, c’est que les arguments que je viens d’énumérer, tout le monde les donne mais sans conviction, parce que tous les acteurs du milieu (acteurs au sens large du terme) avec qui je parle de ça sont, au fond, entièrement d’accord qu’il y a un vrai problème. “Mais c’est difficile de changer les habitudes”. “Mais il faudrait que tout le monde change et tout le monde ne le fera pas”. On s’en fout. Il n’y a même rien à attendre des politiques sur ce plan-là, il n’y a que nous qui pouvons nous réformer, tous seuls comme des grands.

L’image qui accompagne ce texte est empruntée à l’un des sites spécialisés dans la distribution de places gratuites. Le principe est d’avoir des places gratuites pour un spectacle, mais on ne peut savoir lequel que si on s’inscrit sur le site. Je suis moi-même inscrit, pas parce que je veux voir des spectacles gratos (à vrai dire, j’insiste maintenant pour payer, au moins un peu, même quand je vais voir des amis ou un spectacle en tant que programmateur), mais parce que chaque jour, les deux mails d’information que je reçois de ce site, listant tous les spectacles gratuits (et pas des moindres) attisent ma juste colère, comme dirait l’autre. Je ne jette pas la pierre à ces sites, ils font un bon business là-dessus avec notre bénédiction à tous, mais c’est un procédé pervers, de tellement de façons différentes que ça donne le vertige. On encourage les gens à aller voir un spectacle, pas parce qu’on a envie de le voir, mais parce qu’il est gratuit. Le procédé montre notre hypocrisie en la matière puisqu’on veut du remplissage, mais on préfère que ça ne se sache pas.

Certains spectateurs occasionnels qui liront ces lignes seront sans doute abasourdis de savoir que ce procédé existe, et on me reprochera sans doute d’en parler tout haut. Mais réfléchissons : Si ces sites, ces organismes de remplissage, restent discrets, ça veut bien dire qu’il faut être un peu informé pour savoir qu’ils existent. Donc s’intéresser au théâtre. Et voilà le vrai drame : La clientèle de l’invitation à gogo, ce sont de vrais spectateurs, qui vont souvent au théâtre, et qui encore récemment payaient leur place. Est-ce qu’on renonce définitivement à ces spectateurs-là en tant que clients payants ?

N’oublions pas qu’il y a encore quelques années, ces organismes de remplissage offraient des tarifs réduits à leurs adhérents, et ça fonctionnait. Aujourd’hui, on le tente parfois, mais ça ne fonctionne plus… parce qu’il y a trop d’invitations disponibles via les mêmes réseaux.

Et que dire des bonnes âmes qui continuent à payer leur place sans se poser de question, parce que c’est normal de payer sa place quand on va voir un spectacle, et qui se retrouvent dans une file d’attente où ils sont les seuls à avoir payé plein pot ?

Et que dire des potes à qui on demande de payer leur place, parce qu’il faut bien qu’il y ait une recette, alors qu’on invite en parallèle de parfaits inconnus, qui bouffent du spectacle gratuit jusqu’à en être blasé (non sans avoir claqué dix euros en bière au bistrot du coin avant d’entrer dans la salle) et qui NE SONT PAS un bon public ?

Et que dire quand nos voisins, nos collègues parents d’élève, notre boulanger, notre coiffeur, en apprenant qu’on est comédiens, nous demandent des invits pour notre spectacle, sans du tout trouver ça gonflé ? Parce que ça se fait partout depuis longtemps et qu’on a pris le pli, et que ça ne nous gêne même pas. Il est temps de redonner de la valeur à ce qu’on fait. D’être un tout petit peu fiers de notre métier.

Ça frémit. On sent que certains artisans importants de la profession comprennent qu’on est allés trop loin, et prennent des mesures. Pour l’instant, ça reste des efforts à la marge, tout ça ne sera efficace que si on s’y met tous. Ou en tout cas en nombre conséquent.

Sur mon dernier spectacle, et parce que j’en avais marre, et parce qu’il faut commencer par nettoyer devant sa porte, nous avons joué les cinq derniers mois sans aucune invitation. Alors oui, nous avons joué parfois devant 50, 30, 20 personnes. Est-ce que c’était dur ? Parfois. Mais on a aussi eu de très bonnes surprises avec de petites salles très réactives, beaucoup plus que certaines salles “boostées” aux invits qu’on avait eu par le passé. Et on avait quand même suffisamment de monde pour prolonger une pièce qui au final a eu une belle vie (250 représentations). On a arrêté de tricher, on était face à la réalité de la vie de la pièce, et ça ne nous a pas empêchés de continuer de jouer, parce que nous étions heureux de jouer cette pièce et de la défendre.

Et sur mon prochain spectacle, passées les deux premières semaines de lancement, où nous inviterons amis et inconnus à tire-larigot… ce sera fini, fini. Il y aura encore des tarifs réduits, pourquoi pas fortement réduits, mais il faudra payer, au moins un peu, pour avoir sa place. Et si nous devons être le seul spectacle sur Paris pour lequel on est obligé de payer sa place si on veut le voir, eh bien que ce soit un argument publicitaire. Mais franchement, si on arrêtait tous les conneries, combien de spectateurs récupérerait-on ? Le réservoir est immense.

J’invite tous ceux qui sont d’accord avec ce qui est dit ici, comédiens, auteurs, producteurs, directeurs de théâtre… à relayer largement ce message, à le commenter, à le discuter, à le “partager”, comme on dit sur fessebouc. Et tous ensemble, essayons de rater notre suicide.

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Source: Le Blog de Jérémy Manesse

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