Birmanie : dur, dur d’être musulman en Birmanie


Cette mosquée a l’air d’avoir connu des jours meilleurs. Un des minarets semble près de s’effondrer. Mais, le carrelage blanc au sol est toujours immaculé, et les salles de prières tapissées bien conservées. Un imam âgé, se prépare pour la prière du midi. Pas d’appel à la prière lancé par le muezzin, mais le croyants de la ville de Thandwe arrivent petit à petit, quelques uns portant des calottes, d’autres tête nue, mais vêtus de tuniques blanches par dessus leur « longyis » (vêtement traditionnel) à carreaux bleus.

Thandwe se situe dans le sud de l’état Rakhine, à l’ouest de la Birmanie (Myanmar), autrefois le Royaume d’Arakan. La mosquée se trouve près de son grand marché, où Musulmans, Indiens, et membres de la majorité ethnique Rakhine s’assoient côte à côte, vendant du poisson et des légumes frais, ainsi que des vêtements, de la quincaillerie et même de l’or.

Tout cela paraît tranquille. Cependant, une pagode du marché abrite la police anti-émeute et des soldats. Un couvre-feu du lever au coucher du soleil a été instauré dans la ville de Thandwe. Début octobre, sept personnes ont trouvé la mort, dont cinq musulmans, alors que la ville et les villages aux alentours enduraient les violences et les incendies criminels. Dans un des villages incendiés, plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées sans abri.

Presque tous les musulmans de la ville appartiennent à l’ethnie Kaman, groupe reconnu officiellement par le gouvernement birman. Contrairement au Rohingyas au nord de l’Etat, qui sont apatrides depuis que la Birmanie (Myanmar) les considère comme des immigrants illégaux du Bangladesh, la plupart des Kaman sont reconnus comme étant des citoyens.

Les Rakhines, comme la plupart des birmans, sont bouddhistes. Mais, ils éprouvent de la rancune contre la majorité ethnique Birmane, les blâmant pour leur propre pauvreté (leur état est en effet le second plus pauvre état du Myanmar). Beaucoup ont un sentiment d’écrasement entre « Birmanisation » et « Islamisation ». Leur état partage une frontière avec le Bangladesh, à majorité musulmane. 

La frustration de certains Rakhines a été redirigée vers les musulmans Kaman, qu’ils n’apprécient pas pour être plus aisés. De tels sentiments sont exploités par le mouvement « 969 », un groupe actif bouddhiste. Son leader, Wirathu, monte les bouddhistes contre les musulmans. Il a visité Thandwe quelques mois plus tôt, et les signes de son mouvement « 969 » sont maintenant affichés sur les façades de beaucoup de magasins ou maisons.

La dernière série de violences a éclaté juste quand le président Thein Sein a visité la région. Son gouvernement fait face à énormément de pression pour assurer la sécurité de la population musulmane. Dans un récent reportage, Tomás Ojea Quintana, le rapporteur des Nations Unies sur les droits de l’Homme en Birmanie, affirme que l’état Rakhine traverse une « situation de crise profonde », et que les violence ont alimenté le sentiment anti-musulman dans le reste dela Birmanie.

Au moins 190 personnes ont perdu la vie dans les conflits de l’année passée. Mais, les coupables bouddhistes n’ont toujours pas été punis. Après les dernières violences, pourtant plus de 40 personnes ont été arrêtées, pour la plupart bouddhistes, dont les leaders du Rakhine Nationalities Development Party (RNDP), le principal parti Rakhine.

En Birmanie, encore plus qu’ailleurs, les violences dans l’Arakan sont un vrai champ de mines pour la National League for Democracy (NLD), le parti d’Aung San Suu Kyi, la leader de l’opposition de Birmanie. Lors d’une visite en Europe en octobre, elle a affirmé que « les deux côtés ont subi les violences » et elle a rejeté le terme de « nettoyage ethnique ». Ceci a suscité l’indignation à l’étranger, mais pas en Birmanie. Un jeune musulman de Thandwe pense même qu’elle a sagement évité un « piège politique ».

Même si elle risque de s’attirer les critiques de l’étranger, cependant, Suu Kyi n’est pas la favorite pour remporter le vote Rakhine aux élections de 2015. Pour beaucoup de Rakhines, la loyauté à leur état transcende même celle au Myanmar. Le monde extérieur s’inquiète de la situation déplorable des musulmans d’Arakan. Pourtant pour le NLD et le gouvernement, il n’y a pas à s’inquiéter uniquement de la colère de la majorité ethnique Rakhine, parmi lesquels beaucoup espèrent encore que vienne le temps d’un Arakan glorieux et indépendant.
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Source : Collectif HAMEB/ The economist

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