Agression bidon : Ce qu’ils attendaient pour tomber sur l’Unef


Les ennemis du syndicat, dont l’extrême droite, profitent de la faute d’une militante pour l’enfoncer. Climat délétère sur les campus ou vieilles bisbilles étudiantes ?

La nouvelle, tombée lundi dernier, a fait frissonner de plaisir les étudiants les plus à droite.

Depuis la mi-octobre, l’Union nationale des étudiants de France (Unef) communique sur la poussée de l’extrême droite dans les facs. Son président, Emmanuel Zemmour, enchaîne les entretiens, indigné de l’agression de deux militantes aux cris de « sale gauchiste ». Et voilà que l’une d’elles avoue avoir bidonné sa plainte.

La twittosphère de droite exulte. « Menteur », « manipulateur », « rouleau compresseur »… Un internaute crée une page Facebook appelant à la dissolution du syndicat. Un réquisitoire, publié le 25 octobre par Charles Consigny, connaît une seconde jeunesse (sur le Net, on vieillit vite). L’ancien conseiller de Christine Boutin se régale sur le registre du gauchiste crasseux :

« Ce syndicat envahissant [l’Unef, ndlr], je l’ai vu à l’œuvre à l’université Paris-I. Ses militants sont aisément reconnaissables : ils n’ont pas encore découvert le shampoing ni la lessive, vous harponnent avec véhémence dans les amphithéâtres et déversent sur des étudiants consternés une espèce de bouillie léniniste tellement caricaturale qu’on se demande toujours s’il ne s’agit pas d’une caméra cachée. »

Gênés aux entournures par l’entourloupe, les gars de l’Unef pédalent dans le boulghour. Il leur faut expliquer que le cœur de l’argument n’est pas atteint : oui, l’extrême droite tente de prendre pied dans les campus, oui, le climat se tend, il n’y a qu’à regarder ce déferlement de commentaires violents.

« Désinhibés » par la Manif pour Tous

Pour l’Unef, la Manif pour tous a « désinhibé » une partie des étudiants tout en servant de vivier de recrutement aux groupes les plus à droite.

Son porte-parole :

« La montée du donne des ailes à une poignée de groupuscules, décidés à relancer la guérilla idéologique dans les facs. »

Au-delà des traditionnels affrontements entre antifas, GUDars et autres gros bras à Ray-Ban, l’Unef serait devenue une cible privilégiée.

Pour appuyer le constat, le syndicat étudiant cite :

  • l’agression d’une étudiante de Paris-I, le 17 octobre. Cette dernière a porté plainte en racontant comment elle a été prise à partie en sortant de chez elle. Des coups de cutter ont laissé des cicatrices sur sa gorge et sur sa joue ;
  • la diffusion du premier numéro de L’Action française universitaire. Le titre de une a le mérite de la clarté : « Tuons tous les gauchismes ». L’Unef précise tout de même que le canard est rédigé par « trois zozos » dans leur coin ;
  • le saccage, en mai, du local de l’Unef à Nancy par le Groupe union défense (GUD) ;
  • l’ouverture d’un bar à Paris, dans le XVe arrondissement, par un ancien hooligan. L’endroit pourrait devenir le nouveau lieu de rassemblement de la scène « natios » parisienne après la fermeture du local de l’Œuvre française, rue Caillaux, et la dissolution de Troisième voie ;
  • d’autres éléments de-ci, de-là : irruption de Génération identitaire à l’UFR de droit de Lille, tractage FN sur un campus du Mans…

Tolbiac la rouge

Par effet de réaction, d’autres organisations étudiantes répètent leurs gammes. Elles dénoncent les intimidations de l’Unef. Et, puisque la boîte à blâmes est ouverte, ressortent les accusations de pratiques douteuses qui en tâchent les élections étudiantes depuis des années.

Au centre du grabuge, le centre Tolbiac, de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. C’est un bastion de la gauche étudiante depuis des lustres. Jeunot, y était déjà jugé trop à droite. Et lorsque, l’année dernière, le Mouvement des étudiants (MET), lié à l’Union nationale inter-universitaire (UNI), tente un tractage, son président se fait casser la gueule (par des militants d’extrême gauche).

Le 14 octobre dernier, la Fédé Paris-I, qui se dit apolitique, recouvre des affiches posées par des membres de l’Unef. Ces derniers accourent, déjà très méfiants vis-à-vis de corpos qui partagent le « même antisyndicalisme que les groupuscules fascistes ».

Une YouTube manipulée ?

Le ton monte. Quelqu’un sort un téléphone portable et filme le président de l’Unef à Paris-I qui agite un pied de chaise, selon les uns, un pied-de-biche, selon les autres.

Publiée sur YouTube, la , sans le son, est reprise très rapidement par divers sites de la réacosphère, dont Fdesouche et Nouvelles de France. Le numéro de téléphone d’Émilien Martin, l’homme au bâton, est publié au milieu de commentaires peu amènes (« On va te faire la peau sale crasseux », « Un nouveau Méric… »).

Le jeune homme est accusé d’avoir menacé des étudiants de la Fédé Paris-I. Cette dernière, injoignable en ce début de semaine, n’hésite pas à demander la « radiation de l’Unef des associations de l’université » :

« Par ces actes, et ce après le saccage du local de la Fédé Paris I et la séquestration d’étudiants il y a trois ans, […] l’Unef persiste et signe, en réitérant ses pratiques violentes et barbares. »

Joint par Rue89, Émilien Martin jure que c’est un mensonge éhonté, que si le son de la vidéo était disponible, on l’entendrait dire quelque chose comme :

« Pourquoi vous avez amené cela ici, vous êtes fous ! »

Supposée démontrer les méthodes musclées de l’Unef, la vidéo ne fait, selon lui, que prouver la collusion objective entre des organisations « apolitiques » et les étudiants de la droite dure. Et, plus largement, la porosité entre l’UNI-MET et l’extrême droite.

« Fédé Paris-I met en ligne cette vidéo. Elle est relayée par des sites fachos avant même qu’elle ne soit correctement indexée par … »

L’UNI aussi tient sa liste de violences

Sans surprise, l’UNI-MET, proche de l’, ne voit dans la campagne « antifachos » de l’Unef qu’un rideau de fumée. Le discrédit qui plombe le gouvernement pèserait sur l’organisation qui tenterait de se trouver un nouveau cheval de bataille.

Jean-Rémi Costa, en charge de l’île-de-France pour l’UNI :

« Ce qui nous dérange, c’est la focalisation sur les prétendues violences d’extrême droite. On aimerait que l’on parle aussi de certains bastions où les étudiants de gauche considèrent que le MET n’a pas le droit d’exister. »

L’UNI, essentiellement présente dans les universités de droite, brandit elle aussi une liste recensant les agressions contre ses militants. L’Unef y est parfois désignée, mais ce sont plus souvent des organisations plus à gauche qui en viendraient aux mains.

Parmi les « violences constatées », l’UNI cite :

  • la fameuse vidéo du président de l’Unef Paris-I, Émilien Martin, un « barreau de chaise à la main contre des militants associatifs » ;
  • la sortie manu militari d’une membre du bureau national de l’UNI par « des militants de l’Unef et Sud-étudiants lors des élections des représentants étudiants au Crous de l’Académie de Paris », en novembre de l’année dernière.

Le dossier a été compilé en vue d’un reportage de Canal+ sur « le retour de l’extrême droite » dans les facs. Diffusé avant l’aveu de l’invention de l’agression, ce travail est depuis dénigré par Samuel Lafont, proche de l’UNI, et l’Observatoire des journalistes et de l’information médiatique, qui sous couvert d’observation critique des médias assure la « réinformation » de la droite nationale.

Dans le chaudron du mouvement anti-CPE

Mais l’UNI n’est pas la seule à chatouiller l’Unef. Après l’aveu de bidonnage, la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), l’autre grande organisation étudiante, balance un communiqué un peu poil à gratter.

La fédération, qui se veut indépendante politiquement, a « une pensée particulière pour la militante agressée au cutter [l’autre, ndlr] » et dénonce « la montée des extrêmes », mais regrette « le buzz personnifié » et le « discours sécuritaire pratiqué ces derniers jours par l’Unef » à « des fins de communication ».

Sur , par textos, le retour de flamme est violent. On se croirait revenu dans le chaudron du mouvement anti-CPE en 2006, lorsque les paroles dépassaient la pensée et que le « jusqu’au-boutisme » des uns s’opposait à la « mollesse » des autres.

La Fage ne se prive pas de critiquer « l’entre-soi » de l’Unef et du PS, qui alimenterait les frustrations des étudiants tenus à l’écart de la « logique de caste ».

En guise d’exemple de ce mépris de caste, la Fage renvoie volontiers vers l’échange entre Julien Blanchet, son président, et Jean-Baptiste Prévost, ancien patron de l’Unef, désormais membre du cabinet de Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

La gruge, tradition de la démocratie étudiante

Dans le torrent de reproches faits à l’Unef, ressurgissent les histoires de magouilles électorales et les supposés arrangements avec la ministre.

Pour rappel, la démocratie étudiante se base sur deux grands rendez-vous :

  • les élections, dans les académies, des représentants aux Crous, qui élisent ensuite les représentants au Cnous, le niveau national ;
  • les élections au sein de chaque université, suivies d’un vote par correspondance des « grands électeurs » pour les représentants des étudiants au Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser).

La gruge est une tradition. Il y a tout juste un an, deux inspecteurs de l’administration rendaient à la ministre un rapport [PDF] très critique vis-à-vis du vote par correspondance, « trop perméable aux fraudes ».

L’année dernière, les élections au Cneser sont annulées après un recours de l’Unef. Le tribunal administratif retient plusieurs irrégularités. La triche n’est pas mentionnée explicitement, mais fait office de toile de fond.

La ministre annonce la tenue de nouvelles élections au début de l’année. A la surprise de beaucoup, elle n’impose pas le vote physique et conserve le vote par correspondance. Il n’en faut pas plus pour que certains soupçonnent des pressions de l’Unef, à qui profiterait ce système.

Les « petits » syndicats sont d’autant plus remontés qu’une réforme du corps électoral bénéficie à l’Unef et à la Fage, les deux plus grandes organisations.

« Une agression au cutter, ça dépasse tout »

De la rancœur aux histoires de bastonnade… Les bisbilles entre militants ne sont pas une nouveauté, chaque époque charrie ses récits et mythes de bagarres et de coups de poing.

Ces jours-ci, l’extrême gauche reproche à l’Unef d’avoir interdit l’entrée à une conférence de Taubira. La Fage a également quelques querelles à raconter, en plus des crachats et pressions.

Du côté de l’Unef, on se défend d’avancer de concert avec le gouvernement (« On vient de manifester contre la migratoire de  ») et l’on tente de recentrer le débat :

« Il y a toujours eu des rivalités et des histoires de ce type à raconter. Mais là, franchement, une agression au cutter, ça dépasse tout ! »

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Source(s): Jean Marney / YouTube / Rue89 / Par Rémi Noyon, le 06.11.2013 / Relayé par Meta TV )

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