Divergences Civilisationnelles

  24 Octobre 2016
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Divergences Civilisationnelles

Vu de Serbie : l'héroïque contre l'hédoniste dans le contexte géopolitique moderne

Par Dejan Damnjanović publié sur Katehon.com (juillet 2016)
Trad. Meta TV International

Tous ceux qui se sont penchés sur la constellation géopolitique du monde contemporain comprennent clairement que la politique donne rarement de réponse au sujet de la nature et des causes de l'antagonisme entre les civilisations atlantiste et eurasienne. A contrario, si l'on pousse trop loin dans l'analyse théorique, on peut perdre de vue les manifestations politiques concrètes de cet antagonisme. Il apparaît que l'un des outils les plus adaptés pour traiter les antagonismes entre la civilisation atlantiste et l'Eurasie serait de se concentrer sur leurs finalités, ainsi que de penser à leurs paradigmes. La base de ce point de vue est la réflexion sur la présence de contradictions au sein du paradigme de chacune de ces civilisations. Disposent-elles d'éléments déclencheurs d'une autodestruction dans un futur hypothétique ? Restant sur ce même point d'observation avantageux, il nous est aisé de découvrir la disproportion dans la quantité de contradictions au cœur de ces deux modèles de civilisation. Il apparaît que le fondement de la civilisation atlantiste est une contradiction. Gardant cela en tête et suivant un raisonnement logique simple, ce modèle de civilisation se révèle incapable de durer et il doit s'effondrer.

Dans ce contexte et dans l'intérêt de notre réflexion, je propose le point de départ suivant : on peut définir deux modèles basiques de société, de manière très schématique. L'une peut être définie comme héroïque et l'autre comme hédoniste. Le modèle héroïque de société se base sur des principes qui transcendent l'existence quotidienne terrestre et son contexte prosaïque. Ce principe peut être le spirituel, la tradition, une idée ou une idéologie. Opposée à ce modèle, se trouve la société hédoniste avec comme principe fondamental le confort individuel de ses citoyens. Quelques exemples du modèle héroïque de société sont : l'ancienne Sparte, les pays non-alignés au XXème siècle, l'empire japonais à l'époque Taisho (1912-1926) ou au début de la période Showa (1926-1989), la Russie impériale, l'URSS, etc... Dans ce contexte, il est important de définir la Russie moderne, le porte-voix de l'idée Eurasianiste, comme une "société de l'idée" ou une "société de l'esprit", et en conséquence, comme un modèle héroïque de société. Ici, nous parlons de la Russie de Vladimir Poutine, qui a succédé à une Russie sans idées et sans stratégie de la période Gorbatchev et Eltsine. La Russie de Poutine a été construite sur un modèle héroïque de société, en grande partie sous l'influence des idées de l'école géopolitique Eurasianiste et sous l'influence directe du Professeur Alexandre Douguine et de ses associés. 

Par opposition à cela, un exemple de société hédoniste dans le contexte moderne, serait le modèle de démocratie libérale prédominant – depuis l'effondrement de la division bipolaire du monde, à la fin des années 1980. Ce modèle correspond à la civilisation atlantiste, avec l'idée de libéralisme comme paradigme et mise en pratique. Dans ce modèle de société, l'hédonisme et le consumérisme représentent les bases du paradigme pour les citoyens. La finalité la plus haute est une tendance plus ou moins consciente – comprendre 'idéologisée' –  au confort et aux jouissances individuelles de la vie.

L'Homme est virtuellement impossible à distinguer de l'animal dans ces sociétés civiles « libres »  et l'intégralité de l'existence humaine se réduit aux faits de manger, trouver un abri et copuler.

Au contraire, dans les sociétés héroïques, le confort est d'une importance moindre et toujours relégué à l'arrière-plan. Ce n'est pas nécessairement une vertu négative mais elle est, par nature, toujours inférieure à l'idée ou au principe de société. L'individu fait plus ou moins figure de composant fonctionnel de l'idée de société. L'expérience historique de toutes civilisations humaines montre que l'individu a besoin d'un objectif supérieur pour être comblé,  sans quoi, il se sent égaré et se comporte conformément, déprimé, saturé dans un marécage de sensualité d'une société inepte. D'un autre côté, si un individu est confronté à une répression hypertrophiée, produite par un certain principe social, et si la société en général devient trop répressive, elle est condamnée à l'échec. La société héroïque ne doit pas devenir trop répressive, mais plutôt se concentrer sur l'équilibre essentiel entre l'intégrité de ses principes et l'intégrité de ses citoyens.

L'individu qui apparaît comme le produit d'une société hédoniste est fatalement – dans une très large mesure – inférieur à celui d'une société héroïque. Confronté à la difficulté, l'individu dissolu élevé dans une mythologie hédoniste ne sera pas capable de résoudre le problème auquel il fait face (autant sur le plan métaphysique que pratique). De plus, il sera dans l’impossibilité de comprendre la situation dans laquelle il se trouve. Un problème qui va à l'encontre de l'hédonisme – ce qui est extrêmement illogique car cela semble être aux antipodes du paradigme social en question : la jouissance. Pour une personne intelligente, il est clair que la vie humaine est constituée principalement de problèmes, et un individu façonné par ce modèle de société sera toujours frustré et déprimé au bout du compte. C'est ce qui explique que l'on rencontre tant de formes d'échappatoires et de déviances sociales dans de tels modèles de société (des névroses jusqu'aux suicides, aux opiacés, en passant par l'industrie du divertissement, les déviances sexuelles qui se sont transformées par décrets politiques en « question de choix » et non en problème de santé). Par contraste, le modèle héroïque de société, dans lequel l'hédonisme de l'individu est placé à un rang bien moins important, va façonner l'individu avec une attitude stoïque qui, dans un but de transcender la personne et l'état d'individu afin d'atteindre un but supérieur (le principe, l'idée) sera plus efficace et plus vif dans la résolution de problèmes, à la fois sur les plans individuel et social. [...]

Ces individus sont faits d'une étoffe bien plus solide comparée à la biomasse des démocraties civiles occidentales. Une illustration représentative et frappante de cela est observable dans la façon dont les membres d'une société se comportent face à des conditions extrêmes. Par exemple, les soldats ou les guerriers. Le guerrier du modèle social héroïque est beaucoup plus effectif sur le plan individuel et plus proche d'un comportement victorieux dans le contexte de la guerre comparé aux soldats professionnels des sociétés hédonistes modernes en raison des priorités données dans le processus de fabrication des individus dans ces deux types de sociétés.

Dans cette réalité politique, la Serbie, malheureusement, se rapproche plutôt de la civilisation Atlantiste (UE, OTAN, etc.), à cause d'un manque d'éducation (principalement historique), d'un manque de conscience de ses élites politiques actuelles, et également du fait de l'érosion causée par les 5ème et 6ème colonnes au sein de la sphère politique serbe.

Le modèle économico-politico-culturel occidental atlantiste, mercantiliste, est historiquement incompatible avec les principes fondamentaux et les archétypes de l'identité serbe et son héritage byzantin et eurasien. Il est bien connu que les nations qui importent des éléments d'identités étrangères et allogènes à leur culture souffrent d'un manque de vitalité et sont vouées à la décomposition. Il reste une flamme byzantine et eurasienne qui brûle encore chez le serbe. Cela représente un immense trésor spirituel et culturel en comparaison à d'autres cultures et traditions. La Serbie devrait revenir à ses racines sur tous les plans. Ex oriente lux ...

Sources :

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  25 Oct 2016 18h24

Article intéressant , merci pour la traduction .

  Protis
  25 Oct 2016 19h27

Katehon, un think-thank créé par un oligarque/banquier russe et nourri idéologiquement par Alexandre Douguine… à prendre avec des pincettes.
Le banquier en question, c’est Konstantin Malofeev, un type avec qui Aymeric Chauprade fricotait lorsqu’il était au FN, il me semble même qu’il a financé le parti.
Sur le site de Katehon, Alain de Benoist est mis en avant, et on observe une très grande proximité idéologique avec le courant de la « nouvelle droite » ainsi que le groupe « d’etude sur les civilisations européennes »
D’ailleurs, cet écrit est très « Carl Schmittien » dans le texte. Soral aurait opposé le « nomos de la terre » à la puissance thalassocratique, toussa toussa.

A prendre avec de longues pincettes

      Alasso
      27 Oct 2016 20h31

    Le texte en question ici est écrit pas un journaliste serbe. Quelques précisions sur le discours de Douguine sur ce sujet (Par Douguine lui-même / en anglais) > http://katehon.com/article/europe-vs-west . On voit qu’il marque une distinction nette entre « L’Occident » (« Lumières », libéralisme, néo-libéralisme moderne Anglo-saxon) et l’Europe avec son propre paradigme. Il prend notamment Heidegger comme référence et ajoute je cite: « L’Occident représente le déclin de l’Europe […] Une sorte d’Anti-Europe. […] On peut aimer l’Europe et rejeter l’Occident. L’Occident n’est pas une prolongation de la culture européenne mais son remplacement. L’identité européenne a été prise en otage..; »
    Évidemment il ne faut pas oublier que Douguine et compagnie servent un agenda politique aussi incompatible avec les aspirations françaises ou européennes que d’autres, mais ne pas manquer non plus de souligner une certaine lucidité sur ce point.

  Horace
  06 Nov 2016 08h36

J’ai cru que Douguine était un imposteur sur la conception Eurasiatique du modèle Russe ?