Le Pentagone a payé de fausses Vidéos d’Al Qaïda (enquête)

  05 Octobre 2016
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Le Pentagone a payé de fausses Vidéos d’Al Qaïda (enquête)

Un cabinet étranger de relations publiques controversé connu pour représenter des personnages peu recommandables a été payé des millions par le Pentagone pour créer de fausses vidéos de terroristes.

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Le Pentagone a donné plus d’un demi-milliard de dollars à une entreprise de relation publique au Royaume Uni pour lancer un programme de propagande top secret en Irak, a pu révéler le Bureau of Investigative Journalism (BIJ).

Le travail de la société Bell Pottinger comprend de courts spots télévisés réalisés dans le style des réseaux d’information arabes et de fausses vidéos d’insurgés qui pourraient être utilisés pour suivre les gens qui les regardaient, selon un ancien employé.

L’équipe de l’agence a travaillé aux côtés des officiers militaires des États-Unis de haut rang à leur quartier général de Camp Victory à Bagdad au moment où l’insurrection faisait rage à l’extérieur.

Lord Tim Bell, l’ancien président de Bell Pottinger, a confirmé à Sunday Times qui a travaillé avec le Bureau (BIJ) sur cette histoire, que son entreprise avait travaillé sur une opération militaire « secrète » « couverte par divers documents de secret. »

Bell Pottinger faisait au Pentagone, à la CIA et au Conseil national de sécurité un rapport  sur ses travaux en Irak, a-t-il dit.

Bell, l’un des acteurs de relations publiques ayant le meilleur palmarès de Grande-Bretagne, est crédité d’avoir perfectionné l’image d’acier de Margaret Thatcher et d’avoir aidé le parti conservateur à remporter trois élections. L’agence dont il est le co-fondateur a une longue liste de clients, y compris des régimes répressifs, et Asma al-Assad, l’épouse du président syrien figure également sur cette liste.

Dans la première interview donnée par le réalisateur vidéo de Bell Pottinger, Martin Wells, au sujet de son travail pour l’armée américaine en Irak, a dit au Bureau (BIJ) que le temps qu’il a passé à Camp Victory avait été un « choc qui lui a ouvert les yeux et a changé sa vie ».

La production de l’entreprise a été signée par l’ancien général David Petraeus – alors commandant des forces de la coalition en Irak – et occasionnellement par la Maison Blanche, dit-il.

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Bell Pottinger produit du matériau pour le Pentagone, dont une partie va bien au-delà le travail de communication standard.

Le Bureau a retracé le travail de l’entreprise en Irak à travers les recensements des contrats avec l’armée des États-Unis, les rapports de l’inspecteur général du département de la Défense et les relevés fédéraux d’approvisionnement des transactions, ainsi que les dépôts de l’entreprise Bell Pottinger et ses publications spécialisées sur la propagande militaire. Nous avons interviewé une demi-douzaine d’anciens fonctionnaires et des contractants impliqués dans les opérations d’information en Irak.

Il y avait trois types d’opérations médiatiques couramment utilisées en Irak à l’époque, a déclaré un contractant militaire familier avec le travail que Bell Pottinger y exécutait.

« Les blanches sont attribuées, désignant celui qui les a produites avec le label », a déclaré le contractant. « Les grises ne sont attribuées à personne, et les noires sont faussement attribuées. Ces types d’opérations noires, utilisées pour cibler ceux qui regardent certaines choses, représentaient plutôt une partie standard de la boîte à outils de cette industrie ».

Le travail de Bell Pottinger en Irak était une énorme opération médiatique qui a coûté plus de cent millions de dollars par an en moyenne. Un document révélé par le Bureau indique que la compagnie employait près de 300 personnes britanniques et irakiennes à un moment donné.

L’agence de relations publiques basée à Londres, s’est installée en Irak peu après l’invasion américaine. En Mars 2004, elle a été chargée par l’administration temporaire du pays de faire la « promotion des élections démocratiques » – une « activité de grande envergure », comme elle l’a claironné dans son rapport annuel.

L’entreprise a vite changé vers des activités de moindre niveau, cependant. Le Bureau a identifié des transactions d’une valeur de 540 millions de dollars entre le Pentagone et Bell Pottinger pour des opérations d’information et des opérations psychologiques sur une série de contrats émis de mai 2007 à Décembre 2011. Un contrat similaire d’environ la même valeur annuelle (120 millions de dollars) était en vigueur dans 2006, nous a-t-on dit.

La majeure partie de l’argent était pour les coûts tels que la production et la distribution, a déclaré Lord Bell au Sunday Times, mais la firme pourrait avoir perçu environ 15 millions de Livres par an.

L’ex-employé, Martin Wells a déclaré au Bureau qu’il n’avait aucune idée de ce dans quoi il mettait les pieds au moment où il a eu l’entretien d’embauche pour son poste de Bell Pottinger en mai 2006.

Il avait travaillé comme éditeur de vidéo indépendant et a reçu un appel de son agence lui suggérant d’aller à Londres pour une entrevue pour un nouveau concert potentiel. « Vous allez faire des choses nouvelles qui sont en rapport avec le Moyen-Orient, » a-t-il dit.

«J’avais alors pensé ‘Cela semble intéressant’ », se rappelle Wells. « Je suis donc allé dans ce bâtiment, escorté jusqu’au sixième étage dans un ascenseur, quand j’en suis sorti, il y avait des gardes. J’ai pensé : ‘que diable se passe-t-il ici?’ Et il se trouve qu’il s’agissait essentiellement d’un poste dans la Navy. Donc, il consistait à travailler dans une unité de média de collecte de renseignements. « 

Après une brève conversation Wells a demandé quand il pourrait en savoir plus sur le travail, et a été surpris par la réponse.

« Vous le savez déjà,» a-t-il dit. « Nous avons déjà fait nos vérifications de vos antécédents ».

Ils lui ont dit que son vol était pour lundi. On était vendredi après-midi. Il a demandé où il allait et a obtenu une réponse surprenante : Bagdad.

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« J’avais donc littéralement 48 heures pour rassembler tout ce qui m’était nécessaire pour vivre dans un désert », dit Wells.

Quelques jours plus tard, l’avion de Wells a exécuté un atterrissage en zigzag pour éviter le feu des insurgés à l’aéroport de Bagdad. Il supposait qu’il serait pris quelque part dans la zone verte, à partir de laquelle les responsables de la coalition administraient l’Irak. Au lieu de cela, il se retrouve dans Camp Victory, une base militaire.

Il s’est avéré que le cabinet de relations publiques britannique qui l’avait engagé travaillait au cœur d’une opération du renseignement militaire américain.

Une vague de violence était en train d’engloutir la capitale irakienne quand Wells a commencé son contrat. Le même mois de son arrivée, il y eut cinq attentats suicide à la bombe dans la ville, dont un attentat suicide avec une voiture près de Camp Victory, qui a tué 14 personnes et blessé six autres.

Décrivant ses premières impressions, Wells dit qu’il a été frappé par un environnement de travail très différent de celui auquel il était habitué. « C’était un bâtiment très sécurisé », se rappelle-t-il, avec « des signes à l’extérieur en disant : ‘Ne pas entrer, zone classée, si vous n’êtes pas accrédité, vous ne pouvez pas entrer’ ».

A l’intérieur, il y avait deux ou trois chambres avec beaucoup de bureaux, dit Wells, avec une section pour le personnel de Bell Pottinger et l’autre pour l’armée américaine.

« J’ai fait l’erreur d’entrer dans une zone [des militaires américains], et j’ai eu affaire à un gars de l’armée américaine très en colère qui m’a littéralement jeté dehors, me disant : ‘vous n’êtes pas autorisé à entrer ici en aucune circonstance, cette zone est hautement classée. Dehors !’, pendant qu’il portait la main sur son arme, ce qui était une bonne introduction », dit Wells.

Il est vite devenu évident qu’il ferait beaucoup plus que de l’information en images.

Le travail consistait à réaliser trois types de produits. Le premier était des publicités télévisées dépeignant Al – Qaïda dans une lumière négative. Le second était des infos présentées comme si elles avaient été « créées par Arabic TV », dit Wells. Bell Pottinger enverrait des équipes pour filmer des vidéos en basse définition des attentats d’Al – Qaïda, puis les éditer comme des bouts d’info en vidéos. Elles seraient en arabe  et distribuées ensuite aux chaînes de télévision dans la région, selon Wells.

Les origines américaines des infos ont parfois été tenus cachées. Les révélations en 2005 selon lesquelles le contractant de relations publiques du Groupe Lincoln avait aidé le Pentagone à insérer des articles dans les journaux irakiens, parfois présentés comme des infos non biaisées, avaient conduit à une enquête du ministère de la Défense.

Le troisième et le plus sensible programme décrit par Wells était la production de faux films de propagande d’Al-Qaïda. Il a dit au Bureau comment les vidéos avaient été faites. On lui a donné des instructions précises: « Nous avons besoin de faire tel style de vidéo et nous devons utiliser Al–Qaïda dans le film, » lui disait-on. «Nous avons besoin que la séquence dure 10 minutes, et elle doit être dans tel format de fichier, et nous voulons l’encoder de telle manière. »

Les Marines américains prendraient les CD pendant les patrouilles et les déposeraient dans le chaos d’une attaque ciblée. Wells déclare : « Quand ils font une descente dans une maison et la mettent à sac à la recherche de quelque chose de toutes les façons, ils venaient y déposer un étrange CD ».

Les CD sont conçus pour utiliser Real Player, une application populaire de streaming de médias qui se connecte à Internet pour fonctionner. Wells a expliqué comment l’équipe a intégré un code dans les CD qui est lié au compte Google Analytics, donnant la liste d’adresses IP où les CD sont lus.

Le compte de suivi avait une liste de diffusion très restreinte, selon Wells: les données parvenaient à lui, à un des responsables de l’équipe de direction de Bell Pottinger, et à l’un des commandants militaires américains.

Wells a expliqué leur valeur de renseignement. « Si l’un des CD est regardé au milieu de Bagdad … vous savez qu’il y a un truc là-bas, » dit-il. « Si 48 heures ou une semaine après un CD apparait dans une autre partie du monde, alors c’est le plus intéressant, et c’est ce qu’ils cherchent le plus, parce que cela leur donne une piste « .

Les CD ont circulé dans des endroits intéressants, se rappelle Wells, y compris l’Iran, la Syrie, et même en Amérique.

«Je devais imprimer pour la journée et, si quelque chose d’intéressant survenait, les remettre aux patrons et alors leur traitement commençait, » dit-il.

Le Pentagone a confirmé que Bell Pottinger avait travaillé pour eux comme contractant en Irak dans le cadre du Groupe de travail sur les opérations d’information (IOTF), produisant certains documents qui puisent ouvertement leurs sources aux forces de la coalition, et d’autres documents provenant d’autres sources. Ils ont insisté pour que tous les documents venant de l’IOTF soient « véridiques ».

Cependant, l’IOTF n’était pas la seule mission sur laquelle Bell Pottinger a travaillé. Wells dit que certains travaux de Bell Pottinger ont été réalisés avec le Joint Psychological Operations Task Force (JPOTF), ce qu’a confirmé un responsable américain de la défense.

Ce responsable a déclaré qu’il ne pouvait pas commenter en détail les activités de JPOTF, ajoutant: « Nous ne discutons pas des méthodes de collecte de renseignements pour les opérations passées et présentes. »

Lord Bell, qui a démissionné de sa fonction de président de Bell Pottinger plus tôt cette année, a déclaré à Sunday Times que le déploiement de dispositifs de suivi décrits par Wells était « parfaitement possible », mais qu’il n’était pas  personnellement au courant.

Le travail de Bell Pottinger était signé par le commandant des forces de la coalition en Irak. Wells se rappelle : « Nous avions les deux colonels pour regarder ce que nous avions fait ce jour-là, si ça allait pour eux, alors cela irait pour le général Petraeus ».

Certains de ces projets sont allés encore plus haut dans la chaîne de commandement. « Si [Petraeus] ne pouvait pas les signer, ils devaient aller jusqu’au niveau de la Maison Blanche, et ils étaient signés là-bas, ensuite la réponse nous revenait ».

Petraeus est devenu directeur de la CIA en 2011 avant de démissionner à la suite d’une affaire avec une journaliste.

L’attribution d’un contrat aussi important à une société britannique a créé un ressentiment parmi les sociétés américaines de communications qui se bousculent pour le travail en Irak, selon un ancien employé de l’un des rivaux de Bell Pottinger.

« Personne ne pouvait s’imaginer la façon dont une société britannique pourrait obtenir des centaines de millions de dollars de financement des États-Unis alors qu’il y avait des sociétés américaines tout aussi capables, qui auraient pu le faire », a déclaré Andrew Garfield, un ex-employé du Lincoln Group, qui est maintenant un membre éminent de Foreign Policy Research Institute. « Les entreprises américaines étaient en pétard. »

Ian Tunnicliffe, un ancien soldat britannique, était le chef d’un groupe de trois personnes de la Coalition Provisional Authority (CPA) – le gouvernement de transition en Irak après l’invasion en 2003, qui a accordé à Bell Pottinger son contrat de 2004 pour promouvoir des élections démocratiques.

Selon Tunnicliffe, le contrat, d’un montant de 5,8 M $, a été attribué après que la CPA ait réalisé que ses propres efforts internes pour que les gens prennent conscience du cadre juridique de transition avant les élections ne fonctionnaient pas.

« L’offre avait été obtenue plutôt dans la hâte mais était quand même concurrentielle par rapport aux sociétés de communication qui y participaient », se souvient Tunnicliffe.

Tunnicliffe a déclaré que le consortium de Bell Pottinger était l’un des trois soumissionnaires pour le contrat, et qu’il avait simplement fait une proposition plus convaincante que ses rivaux.

L’Irak était une opportunité lucrative pour de nombreuses entreprises de communications. Le Bureau a découvert que, entre 2006 et 2008 plus de 40 sociétés ont été payées pour des services tels que la télévision, la radio, la production vidéo, les panneaux d’affichage, la publicité et les sondages d’opinion. Elles comprenaient des sociétés américaines comme Lincoln Group, Leonie Industries et SOS International, ainsi que des sociétés basées en Irak tels que Cradle of New Civilization Media, Babylon Media et Iraqi Dream.

Mais les plus grosses sommes que le Bureau a été en mesure de retracer sont celles qui sont allées à Bell Pottinger.

Selon Glen Segell, qui a travaillé dans une information operations task force en Irak en 2006, les sociétés ont été utilisées en partie parce que les militaires ne possédaient pas l’expertise en interne, et en partie parce qu’ils opéraient dans une «zone grise» du point de vue juridique.

Dans son article  Covert Intelligence Provision en Irak  publié en 2011, Segell note que la loi américaine a empêché le gouvernement d’utiliser la propagande sur la population nationale des États-Unis. Dans un environnement médiatique mondialisé, les opérations en Irak pouvaient théoriquement être indirectement vus aux Etats-Unis, donc « il était prudent légalement pour les militaires de ne pas prendre en charge toutes les activités », écrit Segell.

Segell soutient que les programmes d’opérations d’information ont fait faire une différence sur le terrain en Irak. Cependant certains experts remettent cela en question.

Une étude de 2015 par la Rand Corporation, un think tank militaire, a conclu que «le déploiement des efforts pour informer, influencer et persuader s’est avérée être un défi pour le gouvernement et le DoD. »

Les activités de Bell Pottinger pour le gouvernement américain se sont arrêtées en 2011 alors que les troupes américaines se retiraient d’Irak.

Bell Pottinger a changé de propriétaire après son rachat en 2012 et sa structure actuelle n’a aucun lien avec l’unité pour laquelle Wells avait travaillé qui a été fermée en 2011. Bien entendu, les principales clés qui ont été impliquées dans cette unité nient toute implication avec un suivi logiciel tel que décrit par Wells.

Wells a quitté l’Irak après moins de deux ans, en ayant eu assez de la contrainte de travailler dans une zone de guerre et d’avoir à regarder des vidéos d’atrocités jour après jour.

En repensant au temps où il créait de la propagande pour l’armée américaine, Wells est partagé. Le but du travail de Bell Pottinger en Irak était de mettre en évidence la violence insensée d’Al-Qaïda, dit-il, ce que, à l’époque, il pensait être une bonne chose. « Mais par la suite, quelque part dans ma conscience, je me suis demandé si cela était la bonne chose à faire », a-t-il ajouté.

Lord Bell a déclaré à Sunday Times qu’il était «fier» du travail de Bell Pottinger en Irak. « Nous avons fait beaucoup pour aider à résoudre la situation », dit-il. « Pas assez. Nous n’avons pas arrêté le désordre qui a émergé, mais cela faisait partie de la machine de propagande américaine « .

Que le matériau a atteint ses objectifs, on ne le saura jamais vraiment, dit Wells. «Je veux dire que si vous regardez la situation actuelle, cela ne semble pas avoir fonctionné. Mais à l’époque, qui sait, si cela a sauvé une vie, il fallait le faire. « 

Crofton Black & Abigail Fielding-Smith de The Bureau of Investigative Journalism

Traduction : Avic – Réseau International

Sources :

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  06 Oct 2016 07h48

Demandons a cette entreprise qu’est ce qu’elle faisait le 11 Septembre 2001